Les capitaux destinés à la transition écologique se multiplient au Maroc. Banques, institutions internationales, investisseurs et marché obligataire proposent désormais différents instruments. Mais disposer d’argent ne suffit pas. Pour atteindre les objectifs fixés à l’horizon 2030, encore faut-il transformer les ambitions climatiques en projets suffisamment solides pour obtenir ces financements.
L’enjeu est considérable. Dans sa Contribution déterminée au niveau national actualisée en 2025, le Maroc évalue à 96 milliards de dollars les investissements nécessaires à la réalisation de ses engagements climatiques. Le document comprend 80 objectifs sectoriels et 107 projets structurants à l’horizon 2035.
Les finances publiques ne peuvent porter seules un tel effort. La Stratégie de développement de la finance climat à l’horizon 2030, adoptée en 2024, vise ainsi à mobiliser 50 % des ressources nécessaires auprès du secteur privé.
Cette ambition place la bancabilité des projets au centre de l’équation. Une centrale solaire, une usine moins énergivore ou une infrastructure hydrique peuvent présenter un intérêt environnemental évident sans répondre immédiatement aux exigences d’une banque ou d’un investisseur. Il faut démontrer la viabilité économique du projet, prévoir ses revenus, évaluer ses risques et mesurer ses bénéfices environnementaux.
Tous les investissements verts ne partent pas avec les mêmes avantages. Les énergies renouvelables disposent de technologies éprouvées et de modèles économiques désormais bien identifiés. Certaines infrastructures d’adaptation sont plus difficiles à financer. Une installation de production d’énergie peut vendre son électricité, tandis qu’un ouvrage destiné à réduire les conséquences d’une inondation produit surtout des dommages évités.
Le diagnostic établi lors de la préparation de la stratégie marocaine de finance climat relevait d’ailleurs une prédominance des financements publics et une concentration des capitaux privés sur les projets d’atténuation, notamment les énergies renouvelables. L’adaptation attirait moins les investisseurs privés, à l’exception notable du dessalement.
L’une des réponses consiste à réduire le risque financier associé aux projets. La Banque mondiale a approuvé en juin 2026 un programme de 400 millions de dollars comprenant notamment un mécanisme destiné à préparer des investissements commercialement viables dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, le transport durable et les infrastructures hydriques.
Des mécanismes de financement mixte doivent permettre de combiner ressources publiques, capitaux privés et financements internationaux. La Banque mondiale vise jusqu’à 400 millions de dollars de capitaux privés mobilisés sur cinq ans.
Cette logique est devenue essentielle. Une garantie peut absorber une partie du risque supporté par un investisseur. Un prêt concessionnel peut réduire le coût global du financement. Une assistance technique peut permettre de transformer un projet encore insuffisamment préparé en investissement susceptible d’obtenir un crédit.
Pour les PME, la question se pose différemment. Leur accès direct aux grands bailleurs internationaux ou au marché obligataire reste limité. Les banques deviennent donc le principal relais de la finance verte.
IFC a ainsi accordé en 2024 un financement de 100 millions de dollars à Crédit du Maroc. L’enveloppe doit notamment soutenir les PME et financer des investissements dans l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables, les bâtiments verts ou l’agriculture résiliente au changement climatique.
La BERD et ses partenaires ont également annoncé en 2025 jusqu’à 50 millions d’euros de financements verts en faveur de Crédit du Maroc. Une première enveloppe pouvant atteindre 25 millions d’euros cible les PME et leurs investissements dans le solaire, l’efficacité énergétique et hydrique, les bâtiments durables ou l’économie circulaire.
Des dispositifs comparables ont été mis en place auprès d’autres établissements. La BERD et ses partenaires ont annoncé jusqu’à 65 millions d’euros pour BMCI et jusqu’à 55 millions d’euros pour SAHAM Bank.
Pour une petite entreprise, la transition prend rarement la forme d’un investissement spectaculaire. Elle peut consister à remplacer une machine trop énergivore, installer des panneaux photovoltaïques, diminuer sa consommation d’eau ou moderniser un processus industriel.
Le principal obstacle tient souvent au coût immédiat. L’entreprise doit investir aujourd’hui pour obtenir des économies pendant plusieurs années. Les lignes de crédit vertes, garanties et aides permettent de réduire ce décalage.
Mais un autre problème apparaît. Comment déterminer précisément qu’un investissement est vert ?
Le Maroc travaille à la mise en place d’une taxonomie financière verte destinée à établir des critères communs. Une consultation publique a été lancée en juillet 2026 avec la participation du ministère de l’Économie et des Finances, de Bank Al-Maghrib, de l’Autorité marocaine du marché des capitaux, de l’ACAPS et du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable.
L’enjeu dépasse la réglementation. Une classification commune doit permettre aux banques de mieux identifier leurs financements verts, aux investisseurs de comparer les actifs et aux entreprises de savoir quels projets peuvent prétendre à ces ressources.
Le marché des capitaux constitue l’autre voie de financement. Les obligations vertes permettent à un émetteur de lever directement des fonds auprès des investisseurs pour financer des projets répondant à des critères environnementaux définis.
L’Autorité marocaine du marché des capitaux a progressivement encadré ces émissions. Pour les grands projets, elles permettent notamment de mobiliser l’épargne détenue par les investisseurs institutionnels, dont les horizons de placement peuvent correspondre aux besoins de financement à long terme des infrastructures.
L’État prépare lui aussi de nouveaux instruments. En 2026, le ministère de l’Économie et des Finances poursuivait les travaux destinés à établir un cadre pour une émission souveraine durable, parallèlement au développement de l’étiquetage climatique du budget et de la commande publique verte.
Le financement des projets appelés à transformer l’économie marocaine reposera donc de moins en moins sur une source unique. Un investissement pourra associer fonds propres, prêt bancaire, ressources d’une institution internationale, garantie et capitaux levés sur le marché.
Pour les PME, le circuit restera plus simple mais tout aussi décisif. La capacité des banques à transformer les ressources internationales en crédits accessibles déterminera en partie la vitesse de décarbonation du tissu productif.
Avec 96 milliards de dollars d’investissements estimés pour ses engagements climatiques, le Maroc ne fait donc pas seulement face à un défi de mobilisation des capitaux. Il doit construire suffisamment de projets capables de les attirer.
À l’horizon 2030, les infrastructures vertes les plus visibles seront les centrales renouvelables, les réseaux, les équipements hydriques ou les nouvelles installations industrielles. Leur réalisation dépendra toutefois d’une infrastructure moins visible, celle d’un système financier capable de transformer un projet écologique en investissement finançable.




