Le Maroc prend la tête industrielle du continent, mais le classement dit autant sur la progression du Royaume que sur les limites de l’industrialisation africaine. Selon l’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 de la Banque africaine de développement, le pays a dépassé l’Afrique du Sud pour devenir la première économie industrielle d’Afrique.
Le rapport attribue cette performance à trois facteurs principaux. La montée en gamme industrielle du Maroc, la diversification de ses exportations et une politique industrielle soutenue. Cette combinaison place le Royaume au premier rang d’un classement qui évalue 54 pays africains sur la période 2010-2024.
L’information est importante, car elle consacre un déplacement du centre de gravité industriel africain. L’Afrique du Sud a longtemps occupé une place de référence sur le continent. Le passage du Maroc en tête traduit la montée en puissance d’un modèle industriel davantage tiré par les exportations, l’investissement productif et la spécialisation progressive des chaînes de valeur.
Cette avancée marocaine s’inscrit aussi dans une dynamique nord-africaine plus large. Le premier Baromètre de l’investissement industriel en Afrique, présenté aux côtés du rapport de la BAD, place l’Afrique du Nord en tête sur la diversification industrielle, l’attractivité et l’ancrage productif. La région capte 56 % de l’investissement industriel cumulé en Afrique entre 2020 et 2025, avec le Maroc et l’Égypte comme principaux moteurs.
Mais cette performance ne masque pas les fragilités du continent. Les deux rapports dressent le même constat. L’intégration industrielle africaine reste faible. Le commerce intra-africain ne représente que 14,4 % du commerce total, reflet de chaînes de production régionales encore peu connectées et d’écosystèmes industriels fragmentés.
L’Indice 2025 montre pourtant une amélioration d’ensemble. Sur les 54 pays évalués, 41 ont amélioré leur score d’industrialisation entre 2010 et 2024. La performance continentale progresse de 6 %, avec des gains plus marqués parmi les économies les moins industrialisées. Le mouvement suggère une forme de rattrapage, mais pas encore un basculement industriel.
Les chiffres globaux restent sévères. L’Afrique représente moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations manufacturières. La valeur ajoutée manufacturière par habitant est repassée sous les niveaux observés avant 2014. Autrement dit, le continent progresse dans les classements, mais pèse encore faiblement dans l’industrie mondiale.
Pour la BAD, la prochaine étape ne peut donc pas se limiter à la réduction des droits de douane. L’intégration industrielle devra passer par des corridors économiques opérationnels, des infrastructures de qualité et des normes harmonisées, dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Les rapports identifient aussi plusieurs leviers décisifs. L’accès à une énergie fiable et compétitive, le financement de long terme en monnaie locale, les compétences techniques, les infrastructures industrielles transfrontalières et l’harmonisation des normes. Le Baromètre insiste également sur la décarbonation industrielle, présentée comme une nécessité pour éviter que les économies africaines soient pénalisées par les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières attendus en Europe et aux États-Unis.
Pour le Maroc, cette première place ouvre une nouvelle séquence. Elle confirme la solidité de la trajectoire industrielle du pays, mais elle élève aussi le niveau d’exigence. L’enjeu ne sera pas seulement de conserver le rang obtenu dans l’indice. Il sera de renforcer l’ancrage local de la valeur, d’approfondir les chaînes productives et de mieux connecter cette avance industrielle aux marchés africains.



