La Coupe du monde 2026 devait être celle de l’ouverture. Pour la première fois de son histoire, la FIFA a élargi la compétition à 48 équipes, contre 32 auparavant, portant le nombre total de matchs de 64 à 104, soit une hausse de 62,5 %. Plus de 7 millions de billets ont été mis en vente et les organisateurs promettaient un tournoi mondial jamais connu. Pourtant, à mesure que la compétition débute aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique, un autre constat s’impose. Au-delà des records annoncés, des milliers de supporters, d’officiels et même certains acteurs du jeu se heurtent à des obstacles administratifs, financiers et géopolitiques sans précédent.
Pour le Maroc et l’Afrique, cette Coupe du monde pose une question primordiale, peut-on parler d’inclusion lorsque l’accès au tournoi devient lui-même un privilège ? Le premier filtre est celui des visas. Le 16 mars 2026, l’administration américaine a instauré un mécanisme imposant à certains demandeurs de visas touristiques une caution comprise entre 5 000
et 15 000 dollars. Parmi les pays concernés figuraient notamment le Sénégal, l’Algérie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire ou encore le Cap-Vert. Plus largement, 26 pays africains apparaissent parmi les 75 nations touchées par les nouvelles restrictions migratoires américaines, faisant du continent africain le plus exposé à ce durcissement. Face aux critiques, Washington a annoncé le 14 mai un assouplissement partiel des mesures. Toutefois, pour les supporters, la décision est arrivée trop tard.
Des milliers de fans avaient déjà renoncé à acheter leurs billets ou à engager les démarches
nécessaires. Le célèbre groupe Sénégalais “12 Gaindé”, symbole des grandes compétitions africaines, n’a ainsi pas pu effectuer le déplacement. Dans le même temps, les procédures de contrôle ont franchi un nouveau cap; les demandeurs de visa doivent désormais fournir l’historique de leurs réseaux sociaux sur cinq ans, tandis que les agents frontaliers disposent de pouvoirs étendus pour examiner téléphones, ordinateurs et contenus numériques.
Pour le Maroc, l’exclusion ne passe pas uniquement par les frontières. Elle passe aussi par le
portefeuille. Demi-finaliste historique du Mondial 2022, le Royaume pouvait espérer voir des
milliers de supporters accompagner les Lions de l’Atlas aux Etats-Unis. Mais les coûts ont explosé.
Les vols Casablanca-New-York ou Casablanca-Mexico ont enregistré des hausses pouvant atteindre 150 % par rapport aux tarifs habituels. Dans plusieurs villes hôtes comme Atlanta ou Toronto, les prix des hôtels ont bondi jusqu’à 300 % les soirs de match. A cela s’ajoute le coût des billets, dont le prix moyen en catégorie 3 avoisine déjà 200 dollars dès la phase de groupes. Pour un supporter marocain souhaitant assister aux trois rencontres des Lions de l’Atlas, le budget total est estimé à près de 60 000 dirhams, soit plus de quinze fois le salaire minimum national. Le très attendu Maroc-Brésil illustre cette réalité; les billets se sont échangés autour de 450 dollars sur certaines plateformes de revente. Dans les tribunes, la ferveur marocaine repose donc davantage sur la diaspora installée en Amérique du Nord que sur les supporters venus directement de Casablanca ou Marrakech.
Les obstacles touchent également les acteurs du tournoi. L’affaire Omar Abdulkadir Artan est
devenue l’un des symboles de cette Coupe du monde. Désigné pour devenir le premier arbitre
somalien de l’histoire du Mondial, l’officiel de 34 ans a été refoulé à son arrivée à Miami malgré un visa valaide. Selon plusieurs médias internationaux, il a été interrogé durant de longues heures avant d’être renvoyé hors du territoire américain. “ Je ne suis qu’un arbitre qui tentait de vivre son rêve ”, a-t-il déclaré après son expulsion. Son cas n’est pas isolé. Plusieurs arbitres africains membres de délégations ont signalé des retards ou des complications administratives liées à leur entrée sur le territoire américain. Ces blocages ont contraint la FIFA à procéder à plusieurs ajustements organisationnels de dernière minute. Human Rights Watch a dénoncé une atteinte à l’universalité du sport, tandis que l’UEFA a annoncé sa nomination pour la Supercoupe d’Europe d’août prochain, dans un geste interprété comme un désaveu implicite de la décision américaine.
A cela s’ajoute la Jock Tax, un impôt prélevé par plusieurs Etats américains sur les revenus des sportifs en fonction du temps passé sur leur territoire. Au Canada, plusieurs organisations dénoncent des opérations de nettoyage social autour des villes hôtes. A Vancouver, des militants accusent les autorités de vouloir éloigner la pauvreté du centre-ville afin de présenter une image attractive aux visiteurs et aux sponsors. Selon les enquêtes,
90 % des personnes sans-abri estiment que les interventions des agents de sécurité se sont
intensifiées depuis la préparation du championnat. L’impact environnemental se joint également au débat. Avec des distances pouvant atteindre 4 000 kilomètres entre certaines villes hôtes, la compétition devrait générer près de 9 millions de tonnes de CO2, soit environ deux fois plus que le Mondial 2022 au Qatar.
Le paradoxe de cette Coupe du monde est clair: malgré 48 nations qualifiées et 9 représentants africains, les barrières administratives, économiques et géopolitiques restent très élevées. Pour le Maroc, coorganisateur de 2030, 2026 sert de test grandeur nature pour analyser ces limites : visas, coûts, accès. L’enjeu sera de prouver qu’un Mondial peut rester réellement universel et accessible, alors que l’accès est déjà difficile pour de nombreux supporters et acteurs du jeu.



