Sebta reste confrontée à une crise migratoire que les autorités espagnoles peinent à maîtriser. Près de trois mois après les arrivées massives du 30 juillet, plusieurs milliers de personnes attendent toujours que leur situation soit examinée. Les accusations de renvois forcés se multiplient, tandis que les organisations humanitaires dénoncent les défaillances du dispositif d’accueil et les risques de violations du droit européen.
À Madrid, le gouvernement de Pedro Sánchez entend accélérer le traitement des demandes d’asile et organiser le retour d’une grande partie des migrants, principalement originaires du Maroc. Cette politique intervient dans un contexte de fortes tensions politiques, à quelques semaines des élections anticipées annoncées pour le 29 novembre. Elle se heurte toutefois aux obligations juridiques qui imposent aux autorités espagnoles d’examiner individuellement chaque demande de protection.
La situation à Sebta a conduit huit organisations, dont Amnesty International et Oxfam, à saisir le médiateur espagnol. Dans leur plainte, elles dénoncent de graves atteintes aux droits fondamentaux, notamment des expulsions de ressortissants de pays touchés par des conflits, des restrictions à l’assistance juridique et l’absence d’interprètes lors de certaines démarches administratives.
Les ministères espagnols concernés n’ont pas répondu aux demandes d’explications adressées par Reuters. Ce silence intervient alors que les signalements d’irrégularités concernent plusieurs opérations menées par les forces de sécurité.
L’association Elin affirme notamment que des ressortissants soudanais et tchadiens ont été convoqués par la police les 24 et 25 septembre avant d’être renvoyés sans information préalable sur leur expulsion. D’autres organisations contestent également les conditions dans lesquelles certains départs ont été organisés. Au moins neuf ONG ont ainsi remis en question le caractère volontaire de plusieurs retours.
Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, rejette ces accusations. Il assure qu’aucune expulsion clandestine n’a eu lieu et maintient que les départs ont été consentis. Selon les données officielles, 12 000 personnes ont regagné le Maroc depuis la mi-août.
Les chiffres présentés par Madrid font également état de 1 200 demandes d’asile déposées, dont 700 auraient été traitées. Les associations continuent néanmoins de réclamer des garanties sur les conditions d’examen des dossiers et sur les procédures appliquées aux personnes renvoyées.
Les difficultés ne se limitent pas aux expulsions contestées. L’administration espagnole manque de personnel et d’équipements pour gérer les demandes en attente. Raul Piera, représentant d’un syndicat policier, indique qu’environ 100 dossiers seulement étaient enregistrés chaque jour au 14 octobre. Les dysfonctionnements informatiques et l’insuffisance des effectifs entravent le travail des services chargés des procédures migratoires.
Entre 7 000 et 8 000 personnes seraient encore présentes à Sebta sans avoir été enregistrées, selon les estimations syndicales. Une partie d’entre elles dort dans les rues, sur les hauteurs de la ville ou dans des locaux associatifs déjà surchargés. Le gouvernement espagnol ne confirme pas ces chiffres. Le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, a reconnu le 14 octobre que les autorités ne disposaient pas d’un décompte précis des migrants installés dans certains secteurs.
Cette situation compromet les objectifs du pacte européen sur la migration et l’asile, qui prévoit notamment un délai de douze semaines pour certaines procédures frontalières. Les organisations présentes sur place doutent de la possibilité de respecter ce calendrier compte tenu des moyens disponibles.
Raul Piera estime que le traitement des dossiers pourrait se prolonger au-delà de l’été 2027. Une échéance bien éloignée de la volonté affichée par le gouvernement espagnol de réduire rapidement le nombre de personnes en attente.
Les insuffisances du dispositif d’accueil ont également des répercussions sanitaires. À l’hôpital de Sebta, les équipes médicales prennent en charge des cas de tuberculose, de gale et de troubles gastro-intestinaux. Enrique Robiralta, représentant d’un syndicat de médecins, relie notamment ces problèmes aux conditions de vie précaires et aux longues périodes passées à l’extérieur. Au moins sept accouchements ont été recensés parmi les femmes migrantes.
Les associations assurent une partie de l’hébergement que les structures publiques ne parviennent pas à fournir. Le centre catholique San Antonio accueille plusieurs dizaines de personnes vulnérables alors qu’il ne dispose normalement que de sept places. Les capacités d’accueil sont ainsi largement dépassées.
La question des transferts vers l’Espagne continentale reste également sensible. Depuis les arrivées de juillet, 262 mineurs ont été transférés. Les adultes qui attendent une décision sur leur demande d’asile rencontrent davantage de difficultés pour obtenir une autorisation de déplacement.
Pour Juan Miguel Morales, directeur général de l’ONG Sur Acoge, les transferts vers d’autres zones frontalières espagnoles permettraient de réduire la saturation des structures de Sebta tout en préservant les garanties nécessaires à l’examen des situations individuelles. La réglementation européenne n’impose pas aux demandeurs de protection de demeurer dans la ville où ils sont arrivés.
La désignation du Maroc comme pays d’origine sûr dans le cadre des règles européennes ne dispense pas non plus l’Espagne de ses obligations. Andrea de Petris, spécialiste des migrations au sein du centre de réflexion CEPN, rappelle que chaque ressortissant marocain conserve le droit de présenter une demande d’asile et d’obtenir une décision fondée sur sa situation personnelle.
Les tensions politiques entourant la crise ont également donné lieu à des accusations contre le Maroc. Des formations espagnoles de droite et d’extrême droite ont présenté les arrivées du 30 juillet comme une opération délibérément favorisée par Rabat et réclamé le renvoi de l’ensemble des migrants. Les autorités marocaines ont catégoriquement rejeté ces allégations.
Pedro Sánchez défend de son côté l’action de son gouvernement, affirmant que la gestion des arrivées respecte les principes de solidarité et les droits fondamentaux. Les plaintes des ONG et les informations recueillies sur le terrain alimentent cependant les interrogations sur les pratiques des services espagnols.
À Sebta, plusieurs milliers de dossiers restent à traiter, les structures d’accueil sont saturées et les accusations d’expulsions irrégulières demeurent sans réponse détaillée des autorités concernées. Le gouvernement espagnol poursuit son objectif d’accélération des procédures, tandis que les organisations humanitaires demandent que chaque décision respecte les garanties prévues par le droit européen.



