Le Conseil de la concurrence ouvre un nouveau chapitre dans le débat sur la distribution du médicament au Maroc. Son président Ahmed Rahhou a présenté le 10 mars les grandes orientations d’un avis consacré à l’organisation du secteur, un document élaboré depuis mars 2025 et fondé sur des auditions menées auprès de l’ensemble des acteurs de la chaîne du médicament.
Cette analyse repose également sur une comparaison internationale couvrant dix pays et sur un diagnostic détaillé des deux maillons centraux de la distribution, la grossisterie et les pharmacies d’officine. L’avis complet doit être publié dans les prochains jours.
Le marché du médicament au Maroc représente un chiffre d’affaires de 25,9 milliards de dirhams en 2024. Le réseau officinal concentre à lui seul 13,5 milliards de dirhams. Le pays compte aujourd’hui 56 établissements pharmaceutiques industriels, 66 grossistes répartiteurs et 14 134 pharmacies d’officine. Les importations s’élèvent à 10,6 milliards de dirhams contre 1,6 milliard pour les exportations.
Sur les quelque 7 500 médicaments disposant d’une autorisation de mise sur le marché, 70 pour cent sont des génériques, 29 pour cent des princeps et 1 pour cent des biosimilaires. La demande est également portée par l’extension de la couverture médicale. Près de 27,8 millions de Marocains bénéficient désormais de l’Assurance maladie obligatoire, pour des dépenses de médicaments estimées à 11,86 milliards de dirhams.
Malgré cette dynamique, le Conseil de la concurrence estime que plusieurs segments du secteur sont confrontés à des fragilités structurelles. C’est particulièrement le cas de la distribution en gros. La rentabilité des grossistes répartiteurs s’est progressivement dégradée ces dernières années. Le ratio du résultat net rapporté au chiffre d’affaires est passé de 1,3 pour cent en 2016 à 0,9 pour cent en 2024.
Cette situation s’explique notamment par un mode de rémunération exclusivement fondé sur les marges liées au prix des médicaments, alors même que les baisses de prix décidées par les pouvoirs publics réduisent mécaniquement ces marges. Les charges logistiques et opérationnelles ont parallèlement fortement augmenté.
Le Conseil pointe également le poids des obligations de stock de sécurité imposées aux grossistes et les déséquilibres dans les délais de paiement entre les différents maillons de la chaîne.
Le diagnostic se révèle tout aussi préoccupant pour les pharmacies d’officine. Leur nombre est passé de 9 185 en 2015 à plus de 14 000 en 2024, soit une progression de 54 pour cent en neuf ans. Cette croissance dépasse largement celle de la population. Le Maroc compte désormais une pharmacie pour environ 2 600 habitants, soit près du double de la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé.
Cette densité élevée résulte en grande partie de l’augmentation rapide du nombre de diplômés en pharmacie. Ils étaient 910 en 2024 contre moins de 300 en 2016. L’ouverture d’une officine reste la principale voie d’insertion professionnelle pour ces nouveaux diplômés.
Dans ce contexte, la rentabilité moyenne des pharmacies a reculé. Le chiffre d’affaires moyen par officine s’établit désormais autour de 950 000 dirhams et le revenu professionnel annuel moyen avoisine 85 000 dirhams. Selon les estimations des professionnels, près de 4 000 pharmacies seraient aujourd’hui menacées de fermeture.
Face à ce diagnostic, le Conseil de la concurrence formule une série de recommandations visant à rééquilibrer le modèle économique du secteur. Pour la distribution en gros, il propose notamment d’introduire un système de rémunération mixte associant une marge sur le prix des médicaments, un forfait par unité distribuée et des compléments pour les médicaments nécessitant des conditions de stockage spécifiques.
Concernant les officines, le Conseil recommande une réforme plus profonde. Le modèle actuel, reposant essentiellement sur la marge liée au prix du médicament, est jugé insuffisant pour assurer la viabilité économique des pharmacies. L’institution suggère de valoriser davantage l’acte pharmaceutique à travers des honoraires de dispensation et des missions de santé publique comme le suivi des patients chroniques ou certaines campagnes de vaccination.
Parmi les mesures proposées figure également l’instauration d’un droit de substitution permettant au pharmacien de délivrer un médicament générique équivalent lorsque cela est possible. Cette évolution devrait s’accompagner d’un référentiel des génériques et d’un encouragement à la prescription en dénomination commune internationale.
Le Conseil préconise en outre de revoir les critères d’implantation des pharmacies afin de mieux répartir le réseau sur le territoire et d’éviter la concentration dans certaines zones urbaines. L’assouplissement encadré des horaires d’ouverture figure également parmi les pistes envisagées pour améliorer l’accès aux médicaments.
L’une des recommandations les plus sensibles concerne l’ouverture encadrée du capital des pharmacies à des investisseurs non pharmaciens. Selon le Conseil, cette évolution pourrait faciliter les investissements nécessaires à la modernisation du réseau officinal et soutenir la restructuration progressive du secteur.
Pour prévenir les risques de concentration ou d’ingérence dans l’acte pharmaceutique, plusieurs garde fous sont proposés. Ils incluent un plafonnement du nombre d’officines détenues par un même opérateur, des limites territoriales de concentration et l’interdiction pour les industriels, assureurs ou cliniques de détenir des pharmacies.
Le Conseil insiste également sur la nécessité de préserver l’indépendance professionnelle du pharmacien et d’encourager les formes de coopération entre officines, notamment à travers des groupements ou la mutualisation de certains services.
Cet avis n’a toutefois pas de valeur contraignante. Il appartient désormais au gouvernement de décider dans quelle mesure ces recommandations seront intégrées aux réformes en cours du système de santé. La publication officielle du document devrait ouvrir un débat particulièrement sensible au sein de la profession pharmaceutique.



