À Ksar El Kébir, ce qui marque autant que la menace hydrologique, c’est la décision prise en amont. L’évacuation de plus de 108 000 habitants n’est pas intervenue après des images de destruction ou des pertes humaines, mais bien avant que la crue n’atteigne son seuil critique. Cette chronologie inhabituelle explique en grande partie pourquoi l’opération est aujourd’hui perçue comme exceptionnelle.
Dans de nombreuses situations comparables à travers le monde, les évacuations massives sont souvent retardées, fragmentées ou limitées, faute de certitudes absolues sur l’évolution du danger. À Ksar El Kébir, le choix a été différent. Les autorités ont agi sur la base d’indicateurs convergents. Barrage saturé, pluies persistantes, apports différés des affluents et absence de capacité tampon formaient déjà un ensemble de risques suffisant pour déclencher une évacuation préventive de grande ampleur.
L’opération se distingue aussi par sa rapidité et son envergure. Déplacer 108 000 personnes en quelques heures suppose une chaîne de commandement fluide, des procédures déjà éprouvées et une coordination étroite entre autorités locales, forces de sécurité, protection civile et services sociaux. L’évacuation n’a pas consisté en une simple mise à l’abri de proximité. Elle a impliqué des transferts organisés vers d’autres villes, traduisant une planification à l’échelle régionale.
Cette capacité d’anticipation s’inscrit dans un contexte précis. Le séisme d’Al Haouz a profondément marqué les mécanismes de gestion des crises. Depuis cet événement, les dispositifs d’alerte, de décision et de déploiement ont été testés, ajustés et intégrés comme des réflexes opérationnels. À Ksar El Kébir, ces acquis ont été mobilisés dans une crise d’une autre nature, mais avec la même priorité accordée à la réduction immédiate du risque humain.
Sur le terrain, la mobilisation des institutions de l’État a été déterminante. La Direction générale de la sûreté nationale a assuré l’encadrement des déplacements, la sécurisation des quartiers évacués et la fluidité des axes routiers, évitant tout mouvement de panique ou blocage majeur. La Gendarmerie Royale est intervenue de manière décisive dans les zones périphériques et rurales, facilitant l’accès aux secteurs les plus exposés et l’organisation des transferts hors de la ville.
Les Forces Armées Royales ont apporté un appui logistique et opérationnel essentiel. Transport, installation de structures d’accueil et sécurisation de points sensibles ont été assurés dans un contexte où chaque heure comptait. Cette présence coordonnée a renforcé les capacités de terrain et contribué à instaurer un cadre clair et rassurant pour une opération d’une telle ampleur.
Les autorités locales, en première ligne, ont assuré la coordination générale du dispositif. Centres d’hébergement, recensement des personnes évacuées, prise en charge des besoins essentiels et communication avec les habitants ont été activés sans délai. Cette articulation entre les niveaux local, régional et national a permis de transformer une alerte hydrologique en une réponse concrète et structurée.
L’aspect remarquable de cette évacuation ne tient donc pas à un exploit spectaculaire, mais à un choix assumé. Celui d’agir tôt, largement, et sans attendre que la catastrophe impose sa propre temporalité. Une approche encore peu répandue face aux risques naturels, et qui explique pourquoi Ksar El Kébir fait aujourd’hui figure de cas à part.
Si la ville se retrouve au cœur d’un dispositif d’urgence sans précédent, ce n’est pourtant pas le fruit d’un seul facteur. La menace résulte d’un enchaînement hydrologique défavorable. Ksar El Kébir se situe immédiatement en aval du barrage Oued El Makhazine, sur une plaine naturellement basse, traversée par l’oued Loukkos, dans un contexte de pluies exceptionnelles et continues.
Le barrage, principal ouvrage du bassin du Loukkos, a atteint un niveau de remplissage maximal, avec des volumes estimés entre 945 et 960 millions de mètres cubes. À ce stade, il ne dispose plus de capacité de stockage supplémentaire et ne peut plus amortir les crues, un rôle pourtant central pour la protection des zones situées en aval.
Lorsque la retenue est saturée, toute nouvelle arrivée d’eau doit être évacuée immédiatement. Des lâchers continus sont alors effectués par les évacuateurs de crues afin d’éviter la surverse de l’ouvrage, l’un des scénarios les plus critiques en matière de sûreté des barrages. Depuis le 24 janvier 2026, environ 281 millions de mètres cubes ont été restitués vers l’aval de manière contrôlée.
Ces débits, indispensables à la sécurité du barrage, ont un effet mécanique sur l’oued Loukkos. Ils s’ajoutent aux écoulements naturels générés par les précipitations persistantes sur l’ensemble du bassin versant. Le niveau du cours d’eau augmente alors rapidement et durablement, réduisant fortement la capacité d’écoulement dans les zones urbanisées.
La vulnérabilité de Ksar El Kébir tient aussi à sa configuration. Une partie importante de la ville est implantée sur des zones de faible altitude, historiquement exposées aux débordements du Loukkos. Lorsque le fleuve sort de son lit mineur, l’eau se diffuse rapidement vers les quartiers les plus bas, les axes routiers et les terres agricoles environnantes.
La chronologie de l’épisode accentue encore le risque. La saturation du barrage intervient dès le mois de février, alors que la saison des pluies n’est pas achevée. Les prévisions annoncent encore des cumuls importants, pouvant atteindre localement entre 100 et 150 millimètres en vingt-quatre heures. Chaque nouvel épisode pluvieux se traduit ainsi par des apports supplémentaires que le barrage ne peut plus absorber.
Le fonctionnement global du système hydraulique joue également un rôle aggravant. Les affluents du Loukkos continuent d’alimenter le cours principal même après l’arrêt des pluies, prolongeant des débits élevés sur plusieurs jours. L’état de la mer peut en outre freiner l’écoulement naturel vers l’océan, créant un effet de retenue en aval.
C’est cette accumulation de contraintes qui explique l’ampleur des mesures prises. L’objectif reste de réduire l’exposition humaine à des crues rapides ou à une submersion prolongée, même en l’absence de tout incident structurel sur le barrage. Les services compétents rappellent d’ailleurs que l’ouvrage est en bon état technique.
Aujourd’hui, Ksar El Kébir est menacée parce qu’elle cumule une situation géographique défavorable, une infrastructure hydraulique arrivée à ses limites de régulation et un épisode météorologique d’une intensité exceptionnelle. Tant que ces conditions persistent, la vigilance demeure maximale dans l’ensemble du bassin du Loukkos.



