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Le nouveau modèle économique de l’eau prend forme au Maroc

Le nouveau modèle économique de l’eau prend forme au Maroc
Le nouveau modèle économique de l’eau prend forme au Maroc

Pendant des décennies, la politique de l’eau au Maroc a principalement consisté à capter, stocker et distribuer une ressource dépendante des précipitations. Le changement qui s’opère aujourd’hui est plus profond. Une part croissante de l’eau devra désormais être produite, transférée ou récupérée avant de parvenir aux consommateurs. Cette mutation bouleverse aussi son financement.

Le dessalement incarne cette nouvelle équation. L’eau de mer offre une ressource indépendante des pluies, mais sa mobilisation suppose des usines, des conduites, des stations de pompage, de l’électricité et des contrats d’exploitation sur plusieurs années. Sécuriser l’approvisionnement revient donc à construire un appareil industriel dont le financement doit être assuré dans la durée.

Le Maroc prévoit de dépasser 1,7 milliard de mètres cubes de capacité annuelle de dessalement à l’horizon 2030. Selon les documents accompagnant le projet de loi de finances 2026, cette production doit permettre de satisfaire plus de la moitié des besoins nationaux en eau potable, parallèlement à certains besoins agricoles.

Ce basculement est déjà perceptible dans les projections de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable. En 2025, l’ONEE a produit 1,417 milliard de mètres cubes d’eau potable. Les eaux superficielles représentaient 977,8 millions de mètres cubes, les ressources souterraines 367,2 millions et le dessalement 72,5 millions.

La structure pourrait être radicalement différente à la fin de la décennie. L’Office prévoit une capacité de dessalement destinée à l’eau potable supérieure à 1,3 milliard de mètres cubes par an au terme de son programme 2026-2030. Cette ressource pourrait alors contribuer à hauteur de 63 % aux besoins en eau potable, contre 13 % en 2025 et moins de 8 % deux ans auparavant.

Le changement de modèle hydrique devient ainsi un changement de modèle d’investissement. Produire davantage d’eau dessalée exige de mobiliser des capitaux considérables avant même que le premier mètre cube ne soit distribué.

Casablanca illustre cette évolution. La grande station en construction doit atteindre à terme une capacité de 300 millions de mètres cubes par an. La première étape prévoit 200 millions de mètres cubes, avant une extension de 100 millions supplémentaires.

La particularité du projet ne réside pas seulement dans sa taille. Son développement dans le cadre d’un partenariat public-privé témoigne de l’évolution des mécanismes retenus pour financer les infrastructures hydriques. Les besoins deviennent suffisamment importants pour que leur prise en charge ne repose plus exclusivement sur les budgets publics et les opérateurs de l’État.

L’eau produite à Casablanca doit également alimenter l’agriculture. Le projet d’irrigation situé entre Sidi Rahal et Azemmour prévoit la mobilisation annuelle d’environ 50 millions de mètres cubes d’eau dessalée pour près de 8 000 hectares. Le ministère de l’Économie et des Finances évalue à 724,59 millions de dirhams, hors expropriations, l’investissement associé à cette composante.

L’enjeu ne consiste donc plus simplement à construire une usine au bord de l’Atlantique. Autour de chaque nouvelle capacité apparaissent des besoins de transport, de stockage et de distribution. Les investissements nécessaires dépassent le périmètre des stations elles-mêmes.

Cette logique se retrouve dans les programmes de l’ONEE. Son plan d’équipement 2025-2030 représente 72,3 milliards de dirhams, selon le rapport consacré aux établissements et entreprises publics accompagnant le projet de loi de finances 2026. La branche eau concentre à elle seule 22,4 milliards de dirhams.

À l’échelle nationale, les montants sont encore plus importants. Le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 porte sur une enveloppe de 143 milliards de dirhams. L’effort ne concerne pas uniquement le dessalement. Barrages, approvisionnement en eau potable, irrigation, interconnexions et autres infrastructures composent un programme destiné à renforcer la sécurité hydrique du Royaume.

La transformation du système oblige en réalité à agir simultanément sur deux fronts. Le Maroc doit produire de nouvelles ressources tout en récupérant une partie de l’eau déjà disponible mais perdue dans les réseaux.

Les pertes physiques constituent un enjeu financier aussi important que technique. Dans son diagnostic du secteur, la Banque mondiale les estimait autour de 24 % dans les réseaux de distribution, avec des situations différentes selon les territoires. Investir dans leur réduction peut ainsi éviter qu’une partie de l’eau mobilisée à grands frais disparaisse avant d’atteindre son utilisateur.

Cette logique explique pourquoi les financements internationaux ne se concentrent pas uniquement sur les grands ouvrages. Le programme de 350 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en 2023 pour renforcer la sécurité et la résilience hydriques du Maroc comprend également des actions destinées à améliorer la performance du secteur.

L’un des objectifs annoncés consiste à économiser 25 millions de mètres cubes d’eau potable dans les réseaux de distribution. La Banque mondiale compare ce volume à la consommation annuelle cumulée des provinces d’El Jadida et de Sidi Bennour.

L’équation financière change alors de nature. Chaque dirham investi dans l’eau ne sert pas nécessairement à produire davantage. Une partie des dépenses vise à éviter les pertes, améliorer les rendements et prolonger la durée de vie des infrastructures existantes.

La Banque africaine de développement s’est positionnée sur ce volet. Un accord de financement de 104,7 millions d’euros a été signé avec le Maroc en décembre 2024 pour un programme portant sur la digitalisation, le renforcement de la production et l’amélioration des performances des systèmes d’eau potable.

La Banque européenne d’investissement a également accordé 70 millions d’euros à l’ONEE en 2025. Le programme concerné représente un investissement total évalué à 140 millions d’euros et vise notamment la modernisation des infrastructures de production et de transport d’eau potable dans des petites et moyennes villes ainsi que dans des territoires ruraux.

À côté de la production et des économies réalisées sur les réseaux, une troisième ressource prend de l’importance. L’eau déjà utilisée peut désormais entrer une nouvelle fois dans le circuit économique.

En 2024, quelque 53 millions de mètres cubes d’eaux usées traitées ont été réutilisés au Maroc. Ces volumes alimentaient notamment l’arrosage de 30 golfs et espaces verts répartis dans 16 communes ainsi que six projets industriels.

Le cap fixé pour les prochaines années change considérablement l’échelle de cette activité. L’objectif officiel porte sur 100 millions de mètres cubes réutilisés en 2027 puis 350 millions en 2035.

L’assainissement devient ainsi un élément de la politique de mobilisation des ressources. Une station d’épuration ne sert plus seulement à traiter des rejets. Elle peut produire une eau destinée à certains usages agricoles, industriels ou urbains et libérer, en parallèle, des ressources de meilleure qualité pour l’alimentation en eau potable.

Cette évolution nécessite elle aussi des capitaux. Le programme d’assainissement prévu pour la période 2025-2034 représente 56 milliards de dirhams. Une enveloppe de 27 milliards doit accompagner 389 projets déjà engagés tandis que 29 milliards sont destinés à 694 nouveaux projets d’assainissement et de réutilisation.

À fin 2024, les investissements cumulés dans l’assainissement liquide avaient atteint 48,58 milliards de dirhams.

L’eau usée devient donc progressivement une ressource économique. Le principe est particulièrement important dans un pays soumis à une forte pression hydrique. Utiliser de l’eau potable pour certains usages qui peuvent être satisfaits par une eau traitée revient à mobiliser une ressource plus coûteuse et plus rare que nécessaire.

Une logique comparable guide les transferts entre bassins. Plutôt que de laisser chaque territoire dépendre exclusivement de ses ressources locales, les interconnexions permettent de déplacer l’eau vers les zones où la pression est la plus forte.

La liaison entre les bassins du Sebou et du Bouregreg constitue la première réalisation majeure de cette politique. D’autres transferts concernant notamment le Laou, le Loukkos et l’Oum Er Rbia s’inscrivent dans cette volonté de renforcer les connexions entre les différentes ressources du pays.

Là encore, la disponibilité physique de l’eau ne suffit pas. Son déplacement nécessite des conduites de grande dimension, des stations de pompage et une consommation énergétique qui doit être intégrée au coût global de la ressource.

Le financement de la sécurité hydrique se joue ainsi sur plusieurs temporalités. Il faut financer immédiatement les infrastructures capables de répondre aux tensions actuelles, tout en engageant des investissements dont les bénéfices et les coûts s’étaleront sur plusieurs décennies.

Cette contrainte explique la diversification progressive des sources de capitaux. Aux investissements budgétaires et aux capacités financières des entreprises publiques viennent désormais s’ajouter les banques multilatérales, les garanties internationales et les investisseurs privés.

Les montants engagés par les institutions internationales donnent une idée de cette évolution. La Banque mondiale a approuvé 350 millions de dollars en faveur de la sécurité hydrique en 2023. La BAD a accordé 104,7 millions d’euros au programme consacré notamment à la performance de l’eau potable. La BEI a mobilisé 70 millions d’euros en faveur de l’ONEE en 2025.

Ces sommes correspondent à des opérations différentes et ne peuvent donc pas être additionnées pour établir une enveloppe globale. Leur multiplication traduit toutefois l’installation de l’eau parmi les grands sujets de financement du développement et de l’adaptation climatique au Maroc.

Le secteur privé occupe parallèlement un espace plus important. Les partenariats public-privé permettent notamment de répartir les dépenses d’investissement et les responsabilités d’exploitation sur des périodes longues.

Le Groupe OCP constitue un autre acteur de cette évolution. En 2024, la BAD et le groupe ont conclu trois accords de prêt représentant 188 millions de dollars dans le cadre de son programme d’investissement vert. Sur cette enveloppe, 168 millions de dollars apportés par la BAD et le Fonds climatique Canada-BAD doivent notamment contribuer à trois unités modulaires de dessalement totalisant une capacité de 110 millions de mètres cubes par an.

La frontière entre eau industrielle et approvisionnement urbain devient également moins étanche. Le recours d’OCP au dessalement a permis de dégager des ressources conventionnelles pour d’autres usages et d’intégrer certains centres urbains aux nouvelles capacités. Les données officielles publiées en 2025 indiquaient notamment que Safi était alimentée à 100 % en eau potable dessalée.

La transformation engagée pose dès lors une question qui dépasse le montant des investissements. Elle concerne la manière dont le coût de cette nouvelle eau sera réparti entre finances publiques, entreprises, agriculteurs, opérateurs et usagers.

Une eau prélevée dans un barrage, une eau dessalée, une eau transférée sur plusieurs dizaines de kilomètres et une eau usée retraitée ne présentent ni les mêmes coûts ni les mêmes besoins en infrastructures. Pourtant, toutes doivent progressivement fonctionner dans un système intégré.

L’énergie constitue une variable supplémentaire. Le dessalement et le pompage sont consommateurs d’électricité. L’équilibre économique des projets dépend donc également de leur capacité à maîtriser cette dépense. Le rapprochement entre investissements hydriques et énergies renouvelables répond en partie à cette contrainte.

Le défi financier des prochaines années ne consistera donc pas seulement à trouver davantage d’argent. Il faudra orienter les capitaux entre la création de nouvelles ressources, la préservation des ressources existantes, la réduction des pertes et le recyclage de l’eau.

Avec 143 milliards de dirhams prévus dans le PNAEPI 2020-2027, 56 milliards programmés pour l’assainissement sur la période 2025-2034 et plusieurs milliards supplémentaires portés par les opérateurs publics, les investisseurs privés et les institutions internationales, l’eau s’installe parmi les grands postes d’investissement structurel du Royaume.

La mutation est déjà engagée. À mesure que le dessalement progresse et que la réutilisation se développe, l’approvisionnement dépend moins exclusivement de la quantité de pluie tombée au cours de l’année. Il dépend davantage de la capacité à investir, à produire de l’énergie, à entretenir les réseaux et à organiser les flux entre territoires.

C’est probablement là que se situe la principale rupture économique. La sécurité hydrique n’est plus seulement déterminée par la disponibilité d’une ressource naturelle. Elle repose de plus en plus sur une infrastructure qu’il faut financer, construire et exploiter durablement.

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