À la fin des années 1970, alors que le Maroc amorce sa transition technologique, la création de la Société Nationale des Télécommunications (SNT) marque une volonté politique forte de moderniser le secteur. Porté par Mahjoubi Aherdane, alors ministre des Postes et Télécommunications, ce projet visait à doter le pays d’un opérateur public capable d’accompagner l’émergence d’un écosystème industriel local.
Rapidement, la SNT s’associe à la CGCT, entreprise marocaine active dans les équipements téléphoniques urbains, en en acquérant 50 % du capital. Pendant près de deux décennies, les deux entités coopèrent étroitement. Mais l’arrivée des nouvelles technologies dans les années 1990 bouleverse leur modèle économique.
En mai 1997, sous la direction d’Abdel-Salam Ahizoune à la tête de l’Office national de la Poste et des Télécommunications, la liquidation de la SNT est décidée. Ses actifs, dont les parts dans la CGCT, sont cédés pour deux millions de dirhams à Radio Mobile Maroc, société dirigée par Zahraoui Cherkaoui. Une transaction actée sans l’avis du ministère de tutelle, pourtant requis, mais validée par les ministères de la Privatisation et des Finances.
Le contrat est signé, mais le chèque versé s’avère sans provision. Plutôt que d’annuler la vente, l’Office engage une procédure judiciaire. Une stratégie qui ne protège ni les actifs de l’État ni les droits des salariés. Deux ans plus tard, en 1999, Zahraoui est interpellé. En échange de l’abandon des poursuites, sa sœur cède un terrain de 1 800 m² à Casablanca, vendu pour 8,2 millions de dirhams. L’opération couvre la créance initiale, mais l’essentiel du montant récolté échappe à tout contrôle.
Les salariés, eux, sont remerciés sans aucune compensation. Une cinquantaine de personnes perdent leur emploi, sans indemnité ni retraite. Dix d’entre elles sont depuis décédées, sans avoir perçu un seul dirham.
L’affaire bascule dans l’absurde lorsqu’en décembre 1999, une assemblée générale extraordinaire accorde à Zahraoui les pleins pouvoirs pour vendre ce qu’il reste des actifs. Dans le procès-verbal, figure le nom de Mohamed Laanser, ancien ministre, présenté comme président du conseil d’administration. Or, il n’occupait plus aucun poste à cette date. Aucun recours n’a été engagé malgré cette falsification.
Plus grave encore, la vente enfreint la loi 39-89 sur la privatisation, ainsi qu’une directive du ministère des Finances imposant le règlement des dettes sociales avant toute cession. Ces règles ont été ignorées, au détriment des salariés.
Début 2000, l’État débloque une enveloppe de 4 milliards de centimes pour indemniser les anciens employés. Elle disparaît. Même opacité sur les 190 millions prévus pour couvrir leurs droits sociaux. Vingt-six ans plus tard, personne ne sait ce qu’il est advenu de ces fonds.
Restée dans l’ombre, cette affaire continue de hanter les anciens salariés de la CGCT. Pour leurs familles, elle incarne l’échec d’un processus de privatisation mené dans l’opacité, sans justice ni réparation. Un épisode effacé des radars, mais jamais effacé des mémoires.



